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Design 01

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« Tu veux pas mettre un petit congé ici ? », « en rouge, c’est plus joli non ? », « tu rigoles, ça se fait plus ça ! », « formellement, c’est pas top », … j’ai l’impression d’avoir un couteau sous la gorge quand j’entends un truc pareil ! À vrai dire, je me fous éperdument de savoir si tel ou tel objet est « beau ou pas » ! J’essaye même d’éviter cette question. Et à mon avis, je ne suis pas le seul. Beaucoup de designers connaissent ce genre d’expérience, de situations interminables, comme tirés par le mirage du « ça c’est beau ! »… Et pourtant, beaucoup de ces designers tiennent à la beauté.

Certes, je prends déjà beaucoup d’avance dans mon propos, mais, disons-le, le design semble tenir à la beauté ! Évidence pour certains, moins clairs pour d’autres… il semble que cette affaire soit déjà plus ou moins résolue, alors que, j’ose le dire, elle ne l’est pas !

Avant de continuer sur cette lancée plutôt épique, sachez que c’est sans méthode, sans plan, sans ordonnancement ajusté à l’avance, que je débute ce petit texte. À vrai dire, j’ai plus envie de lancer un cri spontané que d’exposer une thèse de plusieurs années ! Alors j’espère que vous ne vous arrêterez pas trop sur l’aspect lacunaire et décousu… Bref !

Pratique et design, voilà deux termes que j’affectionne tout particulièrement[1]. Sachez aussi que nous entendons le mot design comme une pratique de conception et le terme de pratique comme une sorte de relation bidirectionnelle, quasi-amoureuse, avec les objets. Et pourquoi vous parler de ça ?

Parce que j’ai envie de vous parler de ce qui nous fait kiffer. Là où on trouve du beau ! Je ne dis pas, c’est peut être intéressant de parler style ou déco, mais à vrai dire je m’en fou ! Ce que j’aime, c’est la surprise, c’est voir des gens faire des trucs que personne ne calcule, voir des pratiques faire surface ! Bref le beau, pour moi, c’est l’échange ! C’est la manière dont les individus et collectifs vont dialoguer et échanger avec les objets et les environnements, pour créer des choses par surprise. Et le design dans tout ça ? Je penses, et vous l’avez peut-être déjà compris, que le design est là pour permettre cette relation. Autrement dit, il ne crée pas du beau, il crée des objets capables d’accueillir de la beauté. Et bien sûr, ne croyez pas qu’il s’agit ici seulement de design de produit ou exclusivement de design graphique… Cela concerne tout le design ! Espace, graphisme, produit, etc. Il y a de la beauté dans la pratique, mais il n’y en a pas dans l’usage. Le design ne tient pas à la mode, au style, au luxe et à toutes ces choses qui en imposent beaucoup trop. D’ailleurs, je penses qu’il n’a pas grand chose à faire avec tout ça. Je réfute l’idée que le design consiste à définir ce qu’y est bon ou mauvais, à dire ce qui est beau ou moche, à poser n’importe quelle positivité[2] ! Ouf ça fait du bien quand ça sort !

Chose dite, essayons, si vous me le permettez, d’aborder le design de ce point de vue. Tiens d’ailleurs, ça ne me fait penser à quelqu’un, un mec sympa, tranquille et bien dans ses pompes, qui s’est fait kidnapper par des pirates ! Au fond, il a toujours été le plus fidèle partenaire du design, les deux formaient un couple inséparable d’ailleurs… mais non, certains ont décidé de le faire souffrir, de le mettre soit disant à l’écart du design ! On l’appelle en général, et très souvent dans le conseil, le marketing, et chez beaucoup de designers, le fameux « design thinking » ! What the fuck ! Combien de fois j’ai entendu « mais du coup vous faites du design thinking ? »… Non mais je ne fais pas du design plus plus, je fais du design tout court ! C’est peut-être par abus de langage ou mauvaise traduction… ou alors nous avons choisi de mettre le design en cage, menotté à sa seule capacité exécutive, sans pensée, sans vie, sans aspiration humaine… un « tebé » quoi ! De notre point de vue, nous pourrions définir le « design thinking » dans sa simple traduction, soit la pensée du design. Or si nous entendons, le design comme une pratique qui consiste à créer des objets capables d’être pratiqués, et par la même occasion d’accueillir de la beauté, alors la pensée du design est une conduite qui consiste à penser par la capacité à pratiquer, à soigner, autrement dit à éviter toutes formes d’incurie[3]. Voyez-vous, je ne parle de pensée design, je dis bien la pensée du design. À vous de définir d’après ce point de vue, si vous le souhaitez, ce que peut être une pensée design. Haaa, franchement, je me sens de mieux en mieux ! Une pensée design est comprise ici comme une pensée qualifiée de design, un peu comme quand tu écoutes les lécheurs de vitrines dirent « ho ça c’est design ! ». De notre point de vue, une pensée design est donc une pensée capable d’être pratiquée, et donc, je radote, capable d’accueillir de la beauté. Je vous invite à faire le même exercice autour de vous, qu’est ce qu’un objet design, une image design, une politique design, etc… Et inversement, un objet non-design, une image non-design, une politique non-design ! Ça fait flipper ! Et maintenant qu’on y est, un « design non-design » ! Essayons de creuser un peu plus loin cette idée, même si j’avoue que mes neurones tirent de plus en plus… Un « design non-design » serait une sorte de pratique de conception sans conduite, comportementale en somme. Nous pouvons comprendre le « design non-design », comme un comportement de conception, utilisable mais impraticable, qui donc supprime définitivement toute surprise, toute beauté dans l’acte de créer. Je vais peut-être un peu loin dans mon propos, mais le « design non-design » n’est pas une pratique, c’est un usage, quelque chose qui s’utilise avec une jolie notice d’utilisation. Etape 1, Etape 2, Etape 3, Attention vous avez changez de trajectoire revenez à l’Etape 4, Etape 4 effectuée, Etape 5, bravo vous avez créé ! Voilà un « design non-design ». Et j’ai le sentiment que nous adoptons le design thinking comme un « design non-design », une bonne méthodologie bien efficace, bien rentable, bien désirable, bien fiable… mais sans conduite, sans liberté, sans réglage, sans surprise, sans vie, comme si la pratique du design était déjà dessiné d’avance, comme s’il était impossible de faire autrement ! Ça me rappel la fumeuse stratégie caca pour les connaisseurs. Comprenons bien que ce n’est pas la puissance de ces méthodes, ni leur efficacité que nous remettons en cause, mais bien leur impraticabilité, leur inréglabilité… c’est l’absence de la pensée du design qui nous frappe ici !


[1] « Nous concevons ou cherchons à concevoir autant que possible, des objets qui ne nous assignent pas à des usages prescris et déterminés, mais des objets que nous, individus et/ou collectifs pouvons pratiquer ! Nous sommes attachés et particulièrement soucieux de la relation et des interactions entre les personnes et les objets. Nous créons des objets où chacun peut au moins avoir la possibilité de les pratiquer. Des objets dotés d’une capacité d’accueillir notre volonté d’échanger avec eux… notre intention de les pratiquer. Conduire quelque chose, c’est aussi se conduire soi-même, se conduire dans nos environnements. »
Source : Anthony Ferretti, Collectif Bam – Design, Pratique et conduite, Paris, 2015 [en ligne]. Disponible sur : < http://www.anthonyferretti.fr/collectif-bam/ > (consulté le 19/12/ 2015).
[2] « Selon Hyppolite, « destin » et « positivité » sont deux concepts clés de la pensée de Hegel. Plus particulièrement, le terme « positivité » trouve son lieu propre dans l’opposition entre « religion naturelle » et « religion positive ». Alors que la religion naturelle concerne la relation immédiate et générale de la raison humaine avec le divin, la « religion positive » ou historique comprend l’ensemble des croyances, des règles et des rites qui se trouvent imposés de l’extérieur aux individus dans une société donnée à un moment donné de son histoire. Une « religion positive », écrit Hegel dans un passage cité par Hyppolite, « implique des sentiments qui sont plus ou moins imprimés par contrainte dans les âmes ; des actions qui sont l’effet d’un commandement et le résultat d’une obéissance et sont accomplies sans intérêt direct » (Introduction à la philosophie de l’histoire de Hegel, p.43). […] Hyppolite précise : « […] En un certain sens, la positivité est considérée par Hegel comme un obstacle à la liberté de l’homme, et comme telle, elle est condamnée. Rechercher les éléments positifs d’une religion, et l’on pourrait ajouter, d’un état social, c’est découvrir ce qui en eux s’impose par contrainte à l’homme, ce qui fait tache dans la pureté de la raison ; en un autre sens, qui finit par l’emporter au cours du développement de Hegel, la positivité doit être conciliée avec la raison qui perd alors son caractére abstrait et devient adéquate à la richesse concrète de la vie. On voit donc pourquoi le concept de positivité est au centre des perspectives hégéliennes » (p.46). »
Source : Giorgio Agamben, Qu’est-ce qu’un dispositif ?, traduit de l’italien par Martin Rueff, Rivages poche Petite Bibliothèque, 2014, p. 12, p. 13, p. 14, p. 15.

[3] Définition du mot « incurie », d’après le Trésor de la Langue Française informatisé : « Indifférence et manque total de soin ou d’application dans l’exercice d’une fonction ou dans l’exécution d’une tâche », [en ligne]. Disponible sur : < http:// atilf.atilf.fr/dendien/scripts/tlfiv5/advanced.exe?8;s=1220017410 > (consulté le 08/05/2014).


Par Anthony Ferretti, Juillet 2015, Paris.
Texte tiré du site : http://www.anthonyferretti.fr/textes/design-01/